Les Mountaincutters, spéléologues de l’espace-temps. Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), envoyé spécial. Centre d’art contemporain, le Grand Café à Saint-Nazaire pourrait inspirer beaucoup d’institutions culturelles dans sa politique de défrichage, d’expériences nouvelles, de «montreur» de jeunes artistes. L’ensemble se voulant fortement ancré dans l’histoire d’une ville longtemps adossée aux chantiers navals, marquée par les luttes et les grèves ouvrières.
L’axe majeur étant, comme il est dit ici, « les questions liées à l’espace, au territoire, à l’architecture et à l’urbanité ». L’exposition présentée actuellement (1), intitulée « Spolia », répond bien à ces recherches. Le titre est tiré d’un mot latin désignant, en architecture, l’utilisation d’un fragment d’ouvrage intégré à un nouvel ensemble. Il s’agit du premier volet du cycle
« Généalogies fictives » proposé par Guillaume Désanges, commissaire de cette exposition « à la fois collective et individuelle », comme il le dit lui-même, dont on
avait pu, entre autres, mesurer les qualités à la Maison rouge, à Paris, avec « l’Esprit français. Contrecultures, 1969-1989 ».
Abolir les frontières entre l’existant et le subliminal
Au centre de cette nouvelle aventure proposée par le Grand Café donc, les mountaincutters, un duo jeunes artistes basés à Bruxelles, pour lesquels les matériaux utilisés servent à scruter l’espace plus qu’à le dessiner ou l’investir. « Comment le sol, la terre peuvent générer de la mémoire », disent-ils. Il s’agit, dans cette démarche, d’appréhender ce qui pourrait faire sens en intervenant comme une interférence dans un milieu-cible, en une écriture poétique chaque fois renouvelée. En quelque sorte, parvenir à abolir les frontières entre l’existant et le subliminal, entre l’intérieur et l’extérieur.
Un peu comme si les mountaincutters, comme des spéléologues de l’espace-temps, soulevaient des strates inconnues à coups d’objets salis, de rouille, de terre, de béton brisé ou d’éléments formés en les détournant de leur fonction initiale. Ainsi en est-il de ce tuyau insolite, cheminée ascendante de paquebot qui dit Saint-Nazaire, voulu par les deux artistes et fabriqué par une entreprise locale.
Ainsi en est-il encore de ces trous matérialisés par des structures fi laires métalliques. Ainsi en est-il toujours de ces poteries japonaises anciennes et brisées à la réparation visible. Qu’on ne s’y trompe pas : il n’est pas question de « détournement » d’objets mais, au contraire, d’une déconstruction libérant les multiples significations faisant forme.
Le chemin tracé, du rez-de-chaussée aux étages supérieurs de ce bâtiment du XIXe siècle,
se propose comme le tronc de « Généalogies
fictives » auxquelles Guillaume Désanges, en intelligence avec les Mountaincutters, est venu
apposer des branches. Il parle même de « dépliage iconographique ». C’est un peu de l’accueil de présences, un écho, comme ces artefacts produits pour la réplique de la grotte
Chauvet, les peintures d’Etel Adnan, la musique expérimentale de Moondog ou encore, dans un domaine proprement poético-politique, cet extrait de la Rabbia de Pasolini – des expérimentations de bombes atomiques – ou l’un des textes du poète Manuel Joseph, que
l’on peut écouter, assis sur une structure métallique, composée à partir de chaises de cuisine en Formica, que l’on trouvait dans tous les foyers il y a quelques décennies.
On est comme dans un paysage inconnu franchissant des portes virtuelles qui font renaître de la mémoire sans vraiment savoir si celle-ci est bien réelle. PIERRE BARBANCEY « Spolia ». 10.13.2018-01.06.2019
Un projet de Guillaume
Désanges et des Mountaincutters. Le Grand Café. Saint-Nazaire.
Jusqu’au 6 janvier 2019.
Au Grand Café de Saint-Nazaire, le duo d’artistes
propose, avec Guillaume Désanges, un parcours
étonnant, premier volet de « Généalogies fictives ».

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